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CTT (Comparatisme, Culture, Transmission)


Masters et Thèses

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La littérature comparée: petite histoire d'une discipline

Selon Daniel-Henri Pageaux (La Littérature générale et comparée, 1994), la littérature comparée serait née en 1830 dans un discours de Jean-Jacques Ampère qui évoquait dans un cours intitulé "Histoire comparative des Littératures", une "histoire comparative des arts et des lettres chez tous les peuples".

Le contexte est triple:

  1. le libéralisme qui considérait les arts et les textes littéraires comme une expression des peuples, de leur esprit, de leurs combats aussi et qui aime aussi faire des rapprochements entre les peuples pour en dégager des constantes dans les formes des développements humains.
  2. du romantisme, tourné davantage vers l'expression personnelle et vers des formes littéraires et artistiques antérieurs à, ou en marge du classicisme gréco-romain
  3. du scientisme qui compare tout, le droit, les sociétés, la philosophie, l'anatomie, les religions etc.

On peut également trouver des sources plus anciennes à la veine comparatiste:

  1. sous la plume d'Hérodote qui mesure les différences culturelles
  2. sous la plume de Plutarque, grec lui aussi, qui fait des rapprochements entre la culture grecque et la culture romaine et qui dessine un humanisme qui va au-delà des limites d'un seul peuple. Voir Jean-Louis Backès "Le Spectre de Plutarque", in Revue de littérature comparée, avr. juin 2001, n° "Les Parallèles", p. 214-219.
  3. le comparatisme peut se donner d'autres grands ancêtres qui vont de Pétrarque à Voltaire, de Madame de Staël à William Jones (1746-1794) qui a comparé le sanskrit, le grec et le latin, les lois, la mythologie et la poésie.

Pourquoi comparer? Qu'est-ce que cela apporte?

 


Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=595515
Comparative view of the human and lion frame, Benjamin Waterhouse Hawkins, 1860

On peut partir de la vogue comparatiste du XIXe siècle, dans ce qu'elle a produit en dehors même de la discipline littéraire.

Partons des Leçons d'anatomie comparée de Cuvier qui, comme on le sait, a joué un rôle clef pour Balzac ("Il existe une antomie comparée morale, comme une anatomie comparée physique".): "Mais, pour remplir cette tâche d'une manière satisfaisante, il ne doit pas s'arrêter uniquement à ce que les phénomènes ont d'individuel; il faut qu'il distingue sur-tout ce qui fait la condition générale et nécessaire de chacun d'eux: et pour cela, il faut qu'il les examine dans toutes les modifications que peuvent y apporter leurs combinaisons avec d'autres phénomènes; il faut aussi qu'il les isole, qu'il les débarrasse de tous les accesoires qui les voilent; en un mot, il faut qu'il ne se borne point à une seule espèce de corps vivant, mais qu'il les compare toutes, et qu'il poursuive la vie et les phénomè,es dont elle se compose dans tous les êtres qui en ont reçu quelque parcelle. Ce n'est qu'à ce prix il peut espérer de soulever le voile mystérieux qui en couvre l'essence." (iii-iv) L'idée qui est sousjacente ici est que, par la comparaison et l'étude des variations, il est posible de déterminer les spécificités et les constantes, les familles et les généalogies. La comparaison joue un rôle de révélateur. Le commun est associé par Cuvier à ce qui est de l'ordre du fondamental, les variations sont elles rangées dans les "accessoires". Il s'opère de ce fait une hiérarchisation des phénomènes, sur laquelle nous reviendrons, pour voir dans quelle mesure elle est pertinente pour la littérature.

Les préfaces des traités de droit comparé peuvent également nous éclairer sur les présupposés de la démarche comparative. Ainsi Evariste Bavoux (1809-1890), dans  son Aperçu sommaire de droit romain : précédé d'un mémoire sur la législation anglaise comparée avec celle de Rome et de la France, justifie sa démarche en vantant: "Un sujet d'observation aussi remplies d'intérêt que fertiles en enseignements, c'est  la législation comparée des différents pays. La source à peu près commune à laquelle chaque nation a tour à tour puisé, la variété de goûts, de moeurs, se révélant par la variété des emprunts, par la diversité des formes adoptées, offrent à l'observateur, au philosophe, une étude pleine de charmes, au jurisconsulte, au législateur, des éléments précieux pour l'amélioration graduelle de la loi." (p. 5) Mettant en avant l'importance d'une source commune, l'antiquité "toujours si riche en souvenirs, toujours intarissable pour le poète comme pour l'érudit" (p. 6), Bavoux défend l'idée selon laquelle une telle étude est utile pour le rapprochement pacifique des deux nations concernées. Si le modèle progressiste qui soustend la démarche comparatiste ne saurait s'appliquer véritablement aux arts et aux lettres, soulignons l'importance du rapport à l'autre et du dialogue interculturel.

Comparer? Mais comment? Une question de point de vue

Ici encore le mode du détour peut être utile pour comprendre les présupposés comparatistes.

Au départ un point de vue franco-centré .

Le juriste Joseph Ortolan (1802-1873), auteur de l'Histoire du droit criminel en Europe depuis le XVIIIe siècle jusqu'à ce jour : cours de législation pénale comparée (1841), précise un point important du comparatisme français au XIXe siècle, point qui a été aussi celui du comparatisme littéraire:

[Un cours de législation pénale comparée] n'a pas pour but de faire de nous des légistes en droit criminel allemand, ou anglais, ou espagnol: ce serait une étrange méprise.

Il doit tendre, au contraire, en dernière fin, à une utilité de pratique dans notre popre pays. Le pivot constant de ses comparaisons doit être notre propre droit.

Cette prééminence se retrouve à la même époque, lorsque Abel François Villemain(1790-1870) propose lors d'une séance publique de l'Académie, le 30 juin 1842, d'étudier comment la littérature française "a profité du commerce des autres nations, sans perdre rien de son caractère original". L'emprunt et l'imitation justifient la comparaison, mais elles ne doivent pas aboutir à une dissolution complète des contours nationaux.

Toutefois, si le point de départ a été bien la littérature française, sa compréhension et sa caractérisation, la démarche n'est pas privée d'ouverture et de curiosité, comme le montre Adolphe de Puibusque(1801-1863) dans son Histoire comparée des littératures espagnole et française (1843):

Demandera-t-on quelles [littératures] sont celles qui ont le plus donné ou reçu en descendant le cours des âges? Ce serait exiger un compte inutile: recevoir et donner est pour toutes une condition nécessaire. Il faut que tout ce qui est au service de l'intelligence humaine se prête assistance, comme les hommes entre eux; cette obligation de concours est la loi même du progrès. La pensée, d'ailleurs, n'est pas plus d'un pays que d'un autre [...].

L'appropriation culturelle est une règle, elle est à la fois généralisée et nécessaire. Une culture est tour à tour débitrice et émittrice. Le contexte intellectuel ici est celui de la foi dans le progrès collectif et dans les échanges. La littérature et les arts ne sont pas de reste, comme le montre François Guizot, dans un des grands succès du XIXe siècle, réédité une vingtaine de fois en France, amplement traduit, l'Histoire de la civilisation en Europe

De la France, à l'Europe au monde: de l'élargissement des sphères d'influences

Les études de réception et des influences constituent un des aspects les plus ancrés de la discipline. Pour reprendre René Etiemble, c'est l'école des "historicistes", héritée notament de Gustave Lanson (1857-1934) (Comparaison n'est pas raison, 66) Ce travail sur la réception et sur les influences s'appuie sur des données historiques et des faits objectifs (date des traductions, diffusion des traduction, échanges et correspondances entre les auteurs, cercles, académies et cénacles, revues culturelles et littéraires, éditions etc.) qu'il convient d'établir ou de découvrir de façon rigoureuse. Ces échanges sont très importants dans l'espace européen, assurément, en raison des proximités géographiques, linguistiques, voire institutionnelles et familiales si on regarde la composition des élites. Paul Hazard (1878-1944) (image de droite) fondateur de La Revue de littérature comparée en 1921 avec Fernand Baldensperger (1871-1958) avait rédigé en 1910 une thèse sur La Révolution française et les lettres italiennes (1789-1815) dédiée justement à Lanson. Mais le comparatisme ne s'est pas arrêté aux échanges européens.

Description de cette image, également commentée ci-après
 
 

 

On se souviendra notamment du travail fondamental de René Etiemble (1909-2002) (ci-dessous) qui a été salué à de nombreuses reprises dans la Revue de littérature comparée, 2002/1 (n o 301).  Il est connu pour ses travaux sur la culture chinoise et sur la signification qu'elle a pu prendre dans les lumières françaises, mais il était également curieux de culture précolombienne, de culture africaine et asiatique. Il fait partie des précurseurs qui ont révolutionné la discipline en étendant au monde le champ des influences, lui qui, dans Comparaison n'est pas raison (1963), a voulu proposer un nouvel humanisme comparatiste capable d'embrasser le monde dans toute sa diversité culturelle et langagière (une diversité langagière qui, selon lui, ne pouvait qu'aller qu'en s'accroissant avec la décolonisation) et qui s'est postionné en faveur de la littérature générale, des analogies culturelles que celle-ci décèle dans les genres pratiqués, les modes de narration, les structures, les images littéraires et les mouvements esthétiques, au-delà même des rapports de faits répertoriés. En cela, il a ouvert en France la voie de la Weltliteratur, de la World Literature, ou de la Littérature-Monde.

Description de cette image, également commentée ci-aprèsPar Jeannine Kohn-Étiemble, CC BY-SA 4.0, Lien

Le comparatisme, au cours de son évolution, reste attaché à une certaine image de la république des lettres de circulation des idées et des oeuvres au-delà des frontières politiques, culturelles et linguistiques, même lorsque son point de départ a été de poser la spécificité et la primauté de la culture originelle de l'étude. Pour reprendre Etiemble, "Sous une querelle apparemment technicienne [de la littérature comparée], il me semble que se joue l'avenir de notre humanisme." C'est cette conviction qui l'a amené à mettre sur la place publique les disputes littéraires qui secouaient la discipline et à proposer le comparatiste citoyen du monde comme nouvel humaniste.

 

Eclatement des perspectives et fin de la primauté française et européenne ou le comparatisme décentré

Emergence de la littérature-monde et son contexte.

Comparatisme n'est pas raison est autant l'enfant de la guerre froide que celui de la décolonisation. L'ouvrage cherche non seulement à résoudre des querelles disciplinaires que d'aucuns pourraient trouver picrocholines, mais également à répondre au défi d'un monde séparé idéologiquement en deux blocs et au bord d'une nouvelle babélisation des langues et des cultures. La décolonisation a, en effet, fait éclater non seulement les prétentions à une prééminence européenne, elle semble devoir entraîner aussi l'émergence de nouvelles langues de culture, nouveau défi de taille pour le comparatiste soucieux d'accéder à la culture de l'autre en version originale. Si le contexte de la guerre froide est moins perceptible dans la réédition de Cassell's Encyclopaedia of World Literature (1973), les éditeurs ne manquent pas de souligner à la fois les nouvelles curiosités culturelles qui se manifestent et la nouvelle exfloraison des littératures post-coloniales qui les ont obligé à repenser de fond en comble l'ouvrage originel de 1953.

La littérature-monde en question

Si la World Literature traduit une autre façon élargie de voir le canon littéraire, et se veut une réponse à l'europeano-centrisme, elle se semble pas rompre totalement avec une démarche de type patrimoniale et partant avec une forme de hiérarchisation, plus ou moins implicite des cultures et des littératures, en fonction, notamment, de leur capacité à s'exporter. Pascale Casanova, après avoir publié La République mondiale des Lettres en 1999, souligne dans un article de 2002 combien les transferts culturels et notamment les traductions se font sur le monde d'un échange inégal qui consacre les inégalités et les rapports de dominants et de dominés. Emily Apt et David Damrosch  ont fortement interrogé une orientation critique qu'ils ont eux-mêmes pratiqué avec conviction. Dans Against World Literature: on the Politics of Untranslatability (2013), Apt met en lumière, si l'on peut dire, les Charybdes et les Scyllas de la World Literature, d'abord le présupposé selon lequel il existe des équivalents culturels ou du moins qu'il est toujours possible d'en trouver, ensuite la tentation identitaire qui selon elle découpe les cultures en autant de niches de la même façon que le marketting le fait pour commercialiser ses produits. Damrosch, même s'il critique Apt, a également fait par d'une tension analogue dans What is World Literature? (2003) entre le risque d'éclatement culturel en autant de monades et la menace d'un affadissement et d'une disneyfication des cultures et du terreau littéraire. Aussi plaide-t-il pour un cosmopolitisme avec des racines capable de restituer des écosystèmes culturels et littéraires propres.

S'il convient, en tant que comparatiste, d'avoir conscience de ces phénomènes de hiérarchisation des littératures entre celles qui auraient une forte valeur symbolique en fonction de leur capacité de s'exporter et celles qui seraient au contraire provincialisées et réduites à une étrangeté toute exotique, il est important de mesurer combien la division en "centre" et "périphérie", pour reprendre Casanova est instable et on peut mesurer cette instabilité à l'aune des critiques de Sukehiro Hirakawa, grand admirateur d'Etiemble:

Dans notre discipline comparatiste, il y a souvent une inévitable asymétrie entre les pays émetteurs et les pays récepteurs car les échanges littéraires n’ont pas toujours été égaux. Le Japon, en tant que pays récepteur par excellence, de la civilisation chinoise d’abord, puis de la civilisation européenne, prête beaucoup d’attention aux sources culturelles et littéraires, tandis que les pays émetteurs sont souvent indifférents aux pays récepteurs et marginaux. Muriel Détrie écrit que « l’Extrême-Orient a cessé d’être un objet d’étude marginal pour les comparatistes occidentaux. » [2]Voilà une très heureuse déclaration qui m’a fort réjoui. Mais dans le passé, nombre d’Orientaux ont souffert du désintérêt des Européens à leur égard. La conception de l’Europe comme « la partie pensante de l’humanité » était gênante pour nous, même si cette idée est née de la conscience de la crise de l’Europe divisée par les grandes guerres. Nous sentions là une espèce de « nationalisme culturel pan-européen ». Ces idées sont sous-jacentes dans les œuvres maîtresses de grands comparatistes européens comme Hazard, Curtius et Auerbach. Les savants chinois plus que les savants nippons tendent à critiquer sévèrement l’européocentrisme. La véhémence avec laquelle ils attaquent l’impérialisme culturel européen nous fait pourtant sourire, nous autres Japonais, parce que nous la percevons comme une expression de leur propre nationalisme culturel. En effet, le sinocentrisme enraciné dans le régime politique et social de la République Populaire de Chine nous paraît à certains égards plus pernicieux que l’européocentrisme de la Communauté Européenne.

 

Comparer n'est pas un acte neutre, dans la mesure où l'acte même repose sur des présupposés qu'il appartient au chercheur, qu'il soit débutant ou confirmé, de préciser. Il est nécessaire d'expliciter les hypothèses critiques qui rendent la comparaison possible. Les équivalences peuvent reposer sur des données historiquement objectivables mais aussi sur une forme de construction. C'est au chercheur de prouver que cette construction ne relève ni du pur arbitraire ni de catégories tellement lâches qu'elles ne sont plus significatives.